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GRAND ENTRETIEN / LYDIE BÉTIS / FRANCE ANTILLES


Lydie Bétis : « La bataille du ventre est une brèche pour la médiocrité »

par Rudy Rabathaly 01 juillet 2017

Lydie Bétis sera aujourd'hui à la baguette pour l'ouverture de son 23ème Festival (sur 46 éditions). Foyalaise de l'Ermitage, elle a été nourrie par les rythmes quotidiens de la persévérance. Une culture forgée par le Dr Aliker et sa détestation du « i bon kon sa!... »

Le Festival de Fort-de-France débute aujourd'hui. Après tant d'années et tant d'éditions, vous avez toujours la chair de poule...

La longévité du Festival le sculpte et le magnifie. Il doit sans cesse relever le défi des mutations qui s'opèrent au sein de notre société. 46 ans, c'est l'âge de la pleine maturité ; c'est aussi l'occasion de saluer et de remercier son père, Jean-Paul Césaire... Oui, très franchement, la chair de poule m'étreint encore parce qu'il faut garder « le feu sacré » , et surtout le transmettre à la jeune génération. Il faut lui marteler que le Festival est une belle aventure culturelle et artistique qui est loin d'être un simple calendrier de spectacles qui se suivent, sans aucune réflexion politique, car en tant que politique publique, la culture est souvent un pansement sociétal, qu'il appartient au politique de mettre sur agenda.

Avec le Cénacle, vous avez inscrit dans le Festival, un espace de débat public particulièrement attendu. Un Festival dans le Festival en quelque sorte ?

Le bébé Cénacle est devenu un adolescent prometteur qui fait des émules. C'est l'un des fleurons culturels de la ville. Néanmoins l'engouement pour ce « temps de débat public » a minoré la fréquentation du Théâtre du soir ; alors Fort-de-France a été dans l'obligation de conceptualiser un autre produit, les «Brunches-Théâtre» du dimanche matin. Expérimentés depuis 2016, ils fonctionnent à merveille!

Les élus n'ont pas toujours été très chauds pour ouvrir le débat à la rue!

Le Cénacle, à sa naissance en 2005, a obtenu un avis très favorable de la part de l'édile du moment. Le Cénacle a toujours eu l'appui des présidents du Conseil d'exploitation. Ce qu'il faut regretter c'est que certains débats politiques programmés ne mobilisent pas suffisamment les élus, comme celui autour du drapeau, par exemple.

Vous apparaissez comme une femme de conviction, de poigne et de rigueur. Diriger cette industrie culturelle, sé pa rédi chèz bò tab ?

Au sens où vous l'entendez, je ne dirige plus du tout! Ma posture est celle de l'observation participante. Quand vous dites « poigne et rigueur » , à travers d'autres prismes cela été analysé en termes de «très mauvais management» . J'ai donc reçu de la part de ma hiérarchie un zéro pointé! Pourtant, si vous observez les patrons de yoles, les entraîneurs de foot, les chefs en cuisine, etc. lorsqu'ils élèvent le ton c'est pour éviter un faux pas fatal, et surtout faire en sorte que chaque membre de leur équipe aille puiser en lui le meilleur et l'afficher avec brio. Notre réalité politique, où se côtoient de façon peu harmonieuse de multiples espaces de décisions, n'aide pas à fédérer autour d'une ou des lignes directrices notre développement culturel.

Vous mesurez cette politique du chacun pour soi ou la conscience du partage progresse ?

Je ne parlerai pas de développement culturel, mais plutôt de la base de tout: l'Action culturelle. Dans ce cadre précis l'Atrium et le Sermac devraient négocier à propos du champ de la mise en oeuvre pour que ces équipements placés à quelques encablures l'un de l'autre ne se gênent pas mutuellement au niveau de leurs calendriers d'activités. Cela s'appelle de l'entente ; chacun a à y gagner. Je reste optimiste là-dessus, ça se fera!

On a peut-être tendance à trop regarder notre nombril. Qu'est-ce que nous n'avons pas encore bien compris ?

C'est vous qui dites que nous nous regardons le nombril... Je pense plutôt que nous avons d'immenses virtuoses reconnus de par le monde et que nous ignorons; par exemple René Louise, Guy Louiset, Marcé, Ronald Tulle; il y en a beaucoup d'autres. Il nous manque, je crois, un musée Grévin à la Martinique. S'il y a une chose à intégrer c'est que l'ouverture au Monde est un oxygène nourrissant, autrement il y a forcément sclérose intellectuelle.

Justement, qu'est-ce que le Dr Aliker aurait encore à nous dire pour ôter nos oeillères ?

Le Dr Aliker aurait ordonné avec une grande fermeté que cessent les basses intrigues destructrices, car le triumvirat qu'il formait avec Aimé Césaire et Camille Darsières les détectait très vite! Ces Hommes immenses avaient une conscience très aiguë des mots valeurs et responsabilité... Ensuite, le Docteur aurait refixé «au scalpel» des objectifs sains relatifs au plein développement par la culture.

La recherche quasi idéologique du politiquement correct ou du consensus obligé, ne porte-t-elle pas le risque de fertiliser la médiocrité ?

Nos propres réalités nous positionnent, malgré nous, en alimentaires. Dès lors la bataille du ventre prend le dessus dans cette société de consommation et de représentation. C'est l'une des brèches par laquelle s'engouffre la médiocrité... En outre, les débats d'idées qui forment à la rhétorique, à la vivacité intellectuelle, sont soigneusement évités. La peur ne serait-elle pas en train de gagner, en fait ? C'est souvent elle qui pousse à adhérer au consensus obligé. Face à tout cela nous devons rester lucides et surtout protéger nos familles.

Plus clairement, quand un collectif d'artistes et d'associations reproche aux politiques culturelles et à leurs directions de délaisser les productions locales, quelle part de légitimité accordez-vous à cette revendication ?

Le regrettable incident survenu en début d'année et mettant en cause un artiste connu de la place a exacerbé les tensions; en même temps, ça a été certainement un exutoire nécessaire pour évacuer des vécus douloureux. Honnêtement, je ne crois pas que le reproche qui fait l'objet de votre question s'adresse à Fort-de-France. Et, n'allez surtout pas penser que la programmation de l'édition 2017 vient en réponse à l'incident du début de l'année. Cependant, il ne faut pas occulter une réalité. Le marché est exigu et difficile parce que le territoire n'est pas extensible, parce que l'austérité budgétaire frappe les collectivités, mais aussi, parce que l'offre est abondante! Alors la vraie question serait : faut-il organiser un festival martinico-martiniquais? Ma réponse est que si un festival ne remplit pas une mission de contact, d'échanges et d'ouverture, il sombre dans le nombrilisme avec sa cohorte d'appauvrissement, d'altération voire de dégénérescence... C'est donc au nom de la mission essentielle d'ouverture que, par exemple, le 8 juillet de grands airs d'opéra seront dirigés par une baguette en même temps que les tan-bou bèlè qui les accompagneront.

Dans votre métier et votre rôle, vous n'êtes pas ménagée. Qu'est-ce qui vous fait toujours croire en nous ?

Ma liberté d'expression toise la laïcité et elle m'autorise à vous répondre que je ne crois qu'en Dieu. C'est dans la spiritualité que je puise ma force. Nous sommes capables derrière de beaux sourires d'exterminer, à des fins d'égos, nos propres frères. Il suffit de voir comment ma famille a été malmenée pendant les turbulences du Sermac. Quand, par exemple, vous recevez chez vous à la même période des paquets dont je m'interdis de vous décrire les contenus, peut-on encore croire en un « Nous » ? Vous verrez que les réseaux sociaux exploseront de bêtises... après cette interview. Malgré tout, je reste arc-boutée à une pensée forte d'Aimé Césaire, « Nous devons préférer le soleil ardent à l'ombre obscurcissant » . La mission du Sermac et du Festival est de résister parce que la résistance est inscrite dans leurs actes de naissance comme éléments d'identification voire d'identité! Peut-être le Sermac doit-il renaître avec de vaillants et surtout de loyaux guerriers?

Vous semblez partagée entre résistance et fatalité...

Ce n'est pas exactement cela... Je suis partagée, oui, mais entre deux pensées fortes. D'abord celle de Baudelaire pour qui «la modernité c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'Art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable». Par conséquent, contre tous ceux qui disent que Césaire n'est pas moderne, il faut résister et je résisterai! L'autre pensée qui me guide est un vieux proverbe irlandais, selon lequel «une bonne retraite est meilleure qu'une mauvaise résistance» . Donc au lieu de fatalité, j'inscris les mots conscience et lucidité.

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